Le « pacte autobiographique » s’exporte : entretien entre Philippe Lejeune et Kamel Riahi

Kamel Riahi, Ainsi parlait Philippe Lejeune (Ecriture de soi. Autobiographie. Journallejeune11-copie-2 intime. Autofiction. Mémoires…), Tunis, Travelling, 2009.
S’intéressant à la littérature autobiographique, l’écrivain tunisien Kamel Riahi s’est entretenu, par e-mail, avec le spécialiste français de la question, Philippe Lejeune. De cet échange est né, en 2009, Ainsi parlait Philippe Lejeune. (Ecriture de soi. Autobiographie. Journal intime. Autofiction. Mémoires…), livre bilingue (français / arabe) qui rend accessible aux arabophones la pensée du célèbre théoricien. Depuis une quarantaine d’années déjà, l’universitaire consacre ses travaux et son temps à un genre qui, grâce à lui, a su gagner ses lettres de noblesse. La notion de « pacte autobiographique », avancée et défendue au début des années soixante-dix, a renouvelé l’approche d’un ensemble de textes, leur a donné une « nouvelle légitimité » puisqu’ils étaient jusque là sous-estimés, sinon mésestimés, tout au moins « exclus du ‘canon académique’».
Ses recherches se sont ensuite penchées sur le vaste champ autobiographique allant de l’autobiographie à proprement parler jusqu’au journal intime, aux Mémoires ou à l’autofiction, genre plus récent puisque théorisé à la fin des années soixante-dix, par Serge Doubrovsky notamment, qui inventa le néologisme pour définir sa propre pratique littéraire. Au début des années quatre-vingt-dix, Philippe Lejeune a cofondé l’APA (Association pour l’autobiographie) et a porté son attention sur « l’autobiographie en tant que pratique de masse », c’est-à-dire sur les autobiographies d’anonymes, non publiées, qui trouvent désormais une place dans la bibliothèque d’Ambérieu en Bugey, siège de l’APA. Cet entretien-fleuve, comme l’annonce la présentation, « tourne autour d’un grand nombre de sujets : le projet critique de Lejeune, le sens de l’écriture autobiographique, les problèmes de définition, l’écriture biographique aujourd’hui, la réalité de l’autofiction (…), les journaux intimes et le militantisme de Lejeune au sein de l’Association pour l’autobiographie ».
Le concept d’autofiction occupe une place importante dans le début de l’entretien. Le « chercheur en autobiographie » – ainsi se qualifie-t-il – est, d’une certaine manière, à l’origine de cette notion omniprésente dans le champ littéraire contemporain. En effet, comme il le rappelle, Serge Doubrovsky lui écrivit une lettre pour lui dire « l’inspiration qu’il avait puisée, en 1973 » dans son article consacré au « pacte autobiographique ». Selon Philippe Lejeune, il n’existait pas de texte dans lequel on pouvait voir se rencontrer « pacte romanesque/nom identique à celui de l’auteur ». Serge Doubrovsky choisit justement ce « système » pour son « roman » Fils et ses livres suivants. Il fait donc partie de ceux qui pensent que, « puisque de toute façon notre vie est un imaginaire, et que nous n’avons pas d’autre vérité, on connaîtra mieux cet imaginaire en s’abandonnant à son flux ». En cela, la pratique autofictionnelle se distingue de l’autobiographie qui incarne, quant à elle, « une idéologie de la sincérité » qui consiste à connaître sa vie et à « la peindre comme elle est » ou, plus sophistiqué encore, à partir à la recherche de son « moi » « en faisant de (s)on imaginaire l’objet d’une description le plus lucide possible ».
Philippe Lejeune ne s’est pas, dans ses écrits, limité à l’écriture autobiographique « conventionnelle ». Ainsi s’est-il intéressé « à la tradition de l’autoportrait en peinture, depuis la Renaissance ; à l’entrée de l’autobiographie dans le cinéma documentaire », aux entretiens radiophoniques, aux « journaux en ligne », cherchant à explorer les formes multiples qu’investissent les individus pour exposer leur « moi », de manière plus ou moins intime. Il évoque de même, comme l’invite à le faire Kamel Riahi, l’écriture autobiographique au sein de systèmes politiques dictatoriaux, l’écriture féminine, qu’il avait abordée dans son essai intitulé Le Moi des demoiselles (Le Seuil), en 1993, la manière dont les écrivains lèvent les tabous ou encore la question de la temporalité dans le journal intime et l’autobiographie qui révèle « l’enjeu métaphysique » de chacun des deux genres.
Enfin, retenons que Philippe Lejeune n’est pas seulement théoricien, il est aussi un militant qui défend l’autobiographie, notamment à travers l’association qu’il a cofondée en 1992. Cette association, l’APA, s’est donnée comme missions de recueillir et de conserver les écrits autobiographiques mais aussi de permettre aux personnes qui partagent cet intérêt pour l’écriture de soi de se rencontrer et de communiquer. Il n’y a bien évidement aucune contradiction dans ces différentes activités. Au contraire, elles sont la marque d’un engagement sans faille qui a dépassé le milieu universitaire pour s’adresser à tous. Et c’est grâce à ce remarquable travail et à ceux qui ont rallié sa cause que l’autobiographie a acquis la notoriété et la légitimité qu’elle mérite.
Arnaud Genon

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